Valérie Crausaz

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Vit et travaille dans le Gard


Valérie Crausaz est née à Lausanne en 1969. Emigrée en Cévennes quelques années plus tard, c'est tout naturellement qu'elle vient s'inscrire à l'école des Beaux-Arts de Nîmes pour y décrocher son diplôme final (DNSEP) à Montpellier en 1991. A Nîmes, Vincent Bioulès, Alain Clément et Claude Viallat, entre autres, développent son goût pour la peinture. A l'atelier de gravure de l'école, dirigé par François Dezeuze et Emilio Serrulla, elle s'initie aux différentes techniques de cette pratique. Quelques années plus tard, son goût pour la gravure l'entraîne à acquérir une presse taille-douce afin de pouvoir pratiquer cette technique de façon assidue et autonome. Elle partage aujourd'hui son temps entre l'enseignement des arts plastiques dans les écoles, les collèges et son atelier nîmois.

 

 

Edition d'un catalogue d'exposition

(HD Nick éditions)

 

 

Valérie Crausaz, Galerie HD Nick, Aubais, décembre 2007

 

 

 

« L’horreur du vide », cette règle de composition chère aux artisans sculpteurs romans, Valérie Crausaz l’a faite sienne depuis bien longtemps. Elle le confirme dans cette édition de 3 linogravures évoquant le thème de la naissance.

 

Sur les fonds sombres, les figures aux couleurs chaudes jusqu’à la violence s’agitent dans un spectacle animal. Mère et enfant, corps mêlés, imbriqués, s’empoignent presque. Pas de douceur, une joie débordante pour cette danse à la vie pourtant contenue au format : toujours l’horreur du vide…

 

Marielle Barascud, novembre 2007

VALERIE CRAUSAZ ou l’excès en peinture  


Valérie Crausaz a juste 40 ans, elle peint avec un acharnement et une sincérité sans égale depuis 20 ans. Cette énergie est d’autant plus exemplaire qu’elle se déploie dans la solitude des jeunes artistes à Nîmes privés de galeries prospectives et dans l’indifférence des institutions. Elle a pris son sort en main et fait régulièrement des expositions avec d’autres jeunes femmes (Catherine Hachon, Anne Pons…) dans leur atelier pour tenter de secouer la léthargie locale. Pas en vain, puisqu’elle a su convaincre quelques amateurs devenus fidèles. Mais voilà, sa peinture est trop forte, trop charnelle, pas assez légère, pas assez discursive pour entrer dans les conversations mondaines ou dans les postures distanciées de l’interminable postérité duchampienne

Voici une jeune femme épanouie qui prend, sans prudence, le risque de faire des tableaux simples, brutaux parfois, frontaux toujours. Elle pratique une peinture de l’effusion sans la béquille de la rhétorique du langage, qui existe directement sans détours et nous saute aux yeux. J’ai bon espoir que cette détestable mode du bavardage emphatique finisse par lasser. Il n’y a qu’à constater actuellement le succès des tableaux de Joan Mitchell ou de de Kooning à l’exposition « Deadline » du Musée d’Art Moderne à Paris, des peintures ultimes fortes de leur accomplissement et de leur silence ; ou bien l’ « outrenoir » d’un langage outrepassé de la rétrospective Soulages à Beaubourg ; ou bien encore l’exemplaire exposition de l’hiver dernier au musée de Lyon « Repartir à zéro », c’est-à-dire sans les mots. Jamais le langage ne pourra se substituer à l’expérience physique de l’œuvre ni l’ordinateur à la réalité du tableau. Si la peinture pouvait redevenir ce lieu concret de la révélation de nos affects, celle de Valérie Crausaz nous en donnerait l’espoir. Je vous encourage à la suivre. Il faut un certain courage au regardeur pour accepter ces grandes peintures toniques et joyeuses sur fond de drame, cette chair picturale onctueuse et cette couleur forte. On est loin des petites choses délicates encadrées entre le buffet et la porte qui font le goût égal des appartements design. Ici, tout est convulsif et singulier. Les tableaux dérangent plus qu’ils n’ordonnent l’espace. Ils le font voler en éclat sans dessus ni dessous.
Alors, regardons Valérie Crausaz au travail. D’abord elle brosse des figures d’une manière gestuelle avec un médium à base de cire liquide et chaude qui aussitôt se fige. Le geste est bref, premier, primal, il tente d’inscrire une figure humaine aussitôt stoppée dans son élan. L’on peut penser à une réactualisation du mythe de l’origine de la peinture comme étant l’ombre projetée de soi ou de l’autre, à l’instant de son départ juste avant sa disparition. Cela s’apparente à une danse dont on peut trouver la filiation dans les peintures païennes de Nolde ou bien dans les enchevêtrements de corps calcinés de Soutter ou encore dans les grandes danses macabres et joyeuses des gravures sur bois de la Rhénanie du XVe. Mais Valérie Crausaz ne cite rien de tout cela. Elle possède cette curieuse boulimie des vrais artistes qui dévorent et détruisent les formes de l’histoire de l’art pour en restituer la substance dans d’improbables nouveaux matériaux. Il ne s’agit donc pas de la représentation d’une danse mais d’un rituel de surgissement que la peinture incarne. Et comme dans tout rituel primitif, les formes livrent des significations ouvertes, incertaines et pourtant ici terriblement suggestives. Valérie Crausaz ne peut ni ne veut en donner la clé, elle se veut l’exécutante d’un rituel de la peinture dont les significations la dépassent.
Puis, il y a ce temps d’arrêt où son tableau commencé se fige dans les aspérités hasardeuses de la cire qu’elle passe au fer pour mieux l’apprivoiser, en lisser la paroi, la préparer à la scène suivante. La seconde intervention est plus réfléchie, plus lente, plus construite. La fabrique est plus sophistiquée et le vocabulaire puisé dans les arts décoratifs souvent tribaux et du kitsch de notre quotidien. Ces motifs géométriques sont souvent dessinés à la règle et remplis en épaisseur d’une cire onctueuse et colorée. Cette nouvelle image superposée est en contradiction active avec la première, une sorte de non-sens visuel qui produit dans un premier temps distorsion et gêne puis d’un coup s’associe comme nos deux yeux divergents s’ajustent dans une vue stéréoscopique. Il y a un enjeu sérieux dans cette confrontation active entre un ordre décoratif et une pulsion expressive. Je pense que l’on pourrait revisiter le XXe éclairé de cette dualité.
Valérie Crausaz maintient cet équilibre précaire qui donne une tension au tableau, une sorte de suspens juste avant sa déflagration. Nous pourrions être, puisqu’on ne peut hélas jamais être seul ni pour la première fois dans aucun tableau, dans la transparence ludique de Picabia ou bien dans les scènes érotiques emmêlées de Salle, ou dans la véhémence gestuelle de Schnabel oblitérant des images trouvées et dont, étudiante aux Beaux-arts, Valérie Crausaz avait vu l’exposition flamboyante au musée de Nîmes. Nous pourrions l’associer à cette posture formelle et aux jeux violents qui en découlent. Mais il y a chez elle plus de symbolique et de bienveillance. Elle manie la cire avec trop d’insistance pour que cela soit seulement une commodité technique. Beuys avait le feutre, Laib le pollen… une façon de soigner le monde sur son fond d’effroi : la guerre pour Beuys, le progrès pour Laib et ses propres pulsions pour Crausaz. Mais le cautère de miel et de cire reste fragile, menaçant d’exploser à nos yeux. Ce ne sera jamais du côté du drame mais toujours de celui de l’appétit de vivre avec ses excès.

Alain Clément, décembre 2009