Dom Jeambrun

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Fer

 

peut être qu’il avait eu du mal à se sortir des draps ce matin-là,

à se lever, à marcher jusqu’à la fenêtre,

plus tard à se faufiler dans la brèche du monde où il travaillait durant ces jours d’hiver,

rien qu’une mince ouverture, une parcelle de jardin entourée de bambous où le froid pinçait, où il se tenait agile, bougrement résistant, tel un échassier sur le qui-vive …

 

le travail :

métal, fer au rebut,

chutes industrielles, plaques aux découpures cruelles, certaines plates, érodées, d’autres grumeleuses franchement rouillées, toutes entassées chez le récupérateur de métaux – du réemploi qu'ils appellent ça - dégageant une forte odeur d’huile, toutes à sa portée, à sa merci, suffit qu’il les choisisse, les paie au poids et les transporte jusqu’à la clairière aux bambous pour les ranger tant bien que mal sous un repli de toit improvisé

et quand il s’y met, les choses avancent vite

 

froid à certaines heures…

les yeux rêveurs pareils à ceux du Sphinx, il examine manipule jusqu’à trouver le meilleur angle d’attaque pour la découpe, ajuste les éléments, sifflote sitôt qu’il a trouvé le bon rythme

son visage semble érodé, exalté, tandis qu’à l’arrière des ombres nettement se découpent

 

rien que métal : matière grise, matière âpre et dure qui réclame l’énergie du feu pour être transformée, car le feu est le seul outil capable de lui apporter chaleur fluidité lumière, ensuite l’eau fixe la forme une fois pour toutes et donne à voir si elle est convenable, ainsi s’énonce l’alchimie du forgeron

le centre pour commencer – des chances que plus tard s’y appose une pièce en raku ou en terre cuite, association favorable du métal et de la céramique –, puis pétales arrondis recourbés, petites couronnes dentelées articulées transparentes légères composées comme en philosophant pour les générations futures, un jeu qui se poursuit jusqu’à atteindre la taille d’un gong de temple ou encore l’envergure d’un homme debout aux mains incurvées au-dessus de sa tête

puis vient l’étape de la mise à vif : éliminer les couches anciennes, poncer jusqu’au sang avant d’apporter une texture neuve grâce aux acides et aux pigments, fer bruni plus ou moins gras, rouille jaunie rougie marron glacé mordorée, d’aspect satiné griffé ou mouillé, techniques apprises sur le tas

 

et chaque fois c’est pareil, il oublie comment son corps s’est appliqué dans le travail et comment l’assemblage s’est créé, il ne garde que la joie

« chacun a ce qu’il faut en lui pour aller au sommet de lui-même, si simple au fond »,

voilà ce qu’il dit

il dit aussi qu’il est "fêlé", que la lumière passe à travers lui comme à travers un filet

 

noir et blanc, soleil et lune, vides et pleins,

arrangements inédits de pétales en forme de lotus, de langue ou de poisson, triskells acérés, rosaces intergalactiques et roues de la fortune rescapée d’anciennes fêtes foraines, mandalas contre paille ou carton peint, pyramides en dentelle à cinq mètres défiant les frondaisons

de près on distingue les coutures sur les pièces – sacrée belle ouvrage –, objets qui vont durer toujours alors qu’une branche ploie sous le poids d’un moineau

 

Françoise RENAUD 2010